Lettre de motivation.

Depuis que m’est venue la brillante idée d’interrompre mes études, n’ayant pas même obtenu ma licence, je vis ce qu’on pourrait appeler un cauchemar. J’en apprends chaque jour un peu plus sur moi-même, et cette sentence résonne comme une fatalité sur ma destinée: je ne suis pas fait pour le travail.

Par travail j’entends toute tâche qui ne nous est pas profitable. Il est plutôt réjouissant de cultiver son potager sous le soleil du Midi (prendre garde que les sangliers ne viennent trifouiller la nuit). Construire sa propre cabane, partir à la pêche, cueillir les champignons… sont autant d’activités épanouissantes. Mais se lever à quatre heures du matin, supporter la sale gueule de son chef d’équipe, effectuer un job stupide et épuisant, le tout en risquant un bras et pour un salaire minable permettant tout juste de rembourser les agios à sa banque, je vous le demande, est-ce une vie?

C’est toujours pareil. Les premiers jours, j’arrive comme un touriste, je fais connaissance avec tout le monde, on me montre comment ça marche. « Une nouvelle aventure commence! » me dis-je (saison 8, épisode 5). Je suis enthousiaste et plein d’espoir pour l’avenir. Les collègues m’offrent une cigarette, me demandent d’où je viens, puis arrivent les premières vannes sur mes origines corses… « Le boulot c’est le seul arbre qui pousse pas en Corse », « Le bois corse c’est le seul qui travaille pas », hahaha… J’essaie de sourire, de répondre, d’agiter les bras, mais je m’aperçois vite que quelque chose cloche: je suis entouré de beaufs qui ne savent pas aligner deux phrases sans commettre une faute ni débattre d’un sujet plus élevé que le prochain match de la Ligue des Champions. Désagréable sensation de retourner au collège – une des pires périodes de ma vie.

« Santini! », ça y est, je suis repéré. « Tu te promènes? Va plutôt aider les autres à décharger la merde. » On me surveille, on me jauge, on évalue mes capacités de travail et d’intégration. Les réflexions faites à mon égard commencent à me stresser, je perds mes moyens, le job me mine peu à peu la cervelle, j’y vais à reculons, tête baissée… Mère, pourquoi m’as-tu inscrit à ces cours de danse classique quand j’étais petit! Ne vois-tu pas maintenant comme je suis sensible, par ta faute! J’aurais dû continuer, c’est sûr. Entouré de mômes caoutchouc plutôt que de brutes épaisses . Mais on ne peut pas revenir en arrière.

En général, je craque le premier. Je n’ai jamais réussi à me faire virer. Parfois même les collègues semblent surpris de mon départ.

– Qu’est-ce qu’il est devenu?

– Je crois qu’il fait ambulancier.

– Non, il est rentré au pays. Batifoler dans le maquis.

Tu parles. Le solde tout compte, grosso merdo. E basta. T’as trois semaines pour te retrouver un job pourri. Avec d’autres connards. Qui sont là depuis des années. Qui veulent pas de toi. Parce que t’es pas du même milieu. Parce que tu fumes pas de shit, parce que t’aimes pas le sport, parce que tu parles pas comme eux, que sais-je…Quant à ma dernière expérience dans le monde merveilleux de Générale Décors, je crois que je ne manquerai à personne. « Ton histoire, ça va pas durer longtemps », remarque ô combien visionnaire de mon chef d’équipe Karim (à qui je dois ma haine du groupe 113)! Moi qui espérais obtenir le statut d’intermittent et me barrer au soleil…

A travers toutes ces expériences professionnelles (je suis expert en rédaction de lettres de motivation), j’ai quand même appris énormément sur l’Être Humain et la Société. C’est le côté positif. Maintenant, je sais que quand on a été éduqué comme une poule mouillée, parmi les singes bien dressés, il faut rester dans la basse-cour. Rien ne sert de vouloir jouer les Jack London avec sa bite et son couteau. Eux, ils ont les mains. Toi tu as un cerveau, capisce?  Enfin, ce qu’il en reste.

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Brève de comptoir.

(Il trinque.) A la tienne !… (Le téléphone sonne.) Putain ! Fais chier, toujours quand je suis occupé!… Allô ?… Comment vas-tu?… Très bien, très bien. Ouais, je peux pas demain… On me propose du boulot… On se voit éventuellement samedi?… Dimanche!… D’accord, d’accord, on fait comme ça… OK, je te laisse!… A plus tard… Bonne soirée!… Ciao. (Il raccroche.) Donc, je te disais, c’est quoi cette meuf? J’ai son numéro, elle s’appelle Manon, t’es d’accord?… T’es tombé sur son répondeur?… Clémence!… Du délire!… – (Au serveur.) S’il-te-plaît!… Deux autres demis, merci… – Et Hirtzel, c’est juif, ça?… Mhhh… (Les bières arrivent…) Santé!… De toute façon, tu sais bien : « Avec Sarkozy on a tout compris. Avec Hollande, on va tout comprendre! » (Rires.) Eh! C’est comme le financement de l’Institut des Cultures d’Islam?… Elle est belle, la France! Alors qu’on manque de place dans les crèches… Et toujours le même discours de trous-du-cul : « une démarche populaire, dans un contexte laïque et moderne, apporter des solutions aux tensions de voisinage… » On va se faire bouffer tout cru, je te dis!… Mais moi, je rigole pas, je me barre en Corse, dans la maison de mon Padre, j’achète une Kalach, et je te jure… Ratatata ! si on vient me faire chier… T’inquiète! Là-bas, ils font moins les malins… je t’offre un Ricard? Allez! – (Au serveur.) Othman! mets-nous un Ricard !… – (Il boit.) Putain! Toute la vie ils vont nous faire chier avec leurs conneries!…

Vivons sur le dos de nos vieux.

Je me souviens du temps où je grimpais sur le dos de mon père pour mieux admirer le feu d’artifice du 14 juillet, et je n’avais plus peur des pétards. Je scrutais vaillamment la nuit étoilée, et tout d’un coup je me prenais pour Napoléon, sur son cheval fougueux, en première ligne pendant la campagne de Russie. Je n’allais pas encore à l’école.

Il est loin ce temps où j’avais la tête haute, farcie de rêves de conquêtes. J’ai bien du me résoudre à descendre de ma monture, et observer le monde du bas de ma petite taille. « Papa, laisse-moi monter encore une fois! ». « Non, fils, tu es trop grand maintenant, mon dos est voûté, vas par tes propres moyens. »

Les moyens, parlons-en. Maintenant Papa se dore la pilule à la campagne, à la retraite à 55 ans. Papa jouait au loto deux fois par semaine, élaborant une formule permettant d’accroître ses chances. Il faut croire que Papa, finalement, a gagné. Papa a changé de femme, s’est remarié avec une veuve, partageant avec elle les biens du défunt; Papa a acheté une ruine en Corse, qu’il a fait rebâtir par son gendre. Bon calcul, Papa. L’argent ramassé par ton gendre reste dans le nouveau giron familial. Dis Papa, tu serais pas expert-comptable par hasard ? – Non, fils, tu as loupé un épisode, je suis consultant pour les centrales nucléaires. Mais ma maison en Corse est alimentée à l’énergie solaire.

« Dis Papa, pourquoi ton dos n’est plus voûté? ». « Parce que je suis fier, fils. Pas fier de toi, fier de ce que j’ai fait. » Laisse-moi monter alors, paye-moi tous ces billets d’avion jusqu’à l’Ile-de-Beauté, que moi aussi je me repose un peu. Car j’ai l’air plus fatigué que toi. A 28 ans. Combien de temps est-ce que tu me donnes à ce rythme? Au fait, je comprends pourquoi tu as abandonné ma mère. Elle te montait trop souvent dessus. Tu n’y tenais plus. Tu as choisis une frigide de veuve qui te casse moins les couilles. Merci Papa, mais je n’aime plus le cheval, et je hais ta nouvelle famille, alors ne m’invite pas à leurs randonnées équestres.

Profite bien de ta retraite, Papa.

Maman, je m’associe à ta douleur. Savourons tous les deux notre belle défaite, partageons ce magnifique repas de Noël que tu nous as courageusement décongelé au micro-ondes; mangeons pieusement Picard, et prions pour que ton père à toi rejoigne bientôt la tombe de Marie, décédée il y a si longtemps que je ne sais pas ce que signifie « Mamie-gâteaux ».