Lettre de motivation.

Depuis que m’est venue la brillante idée d’interrompre mes études, n’ayant pas même obtenu ma licence, je vis ce qu’on pourrait appeler un cauchemar. J’en apprends chaque jour un peu plus sur moi-même, et cette sentence résonne comme une fatalité sur ma destinée: je ne suis pas fait pour le travail.

Par travail j’entends toute tâche qui ne nous est pas profitable. Il est plutôt réjouissant de cultiver son potager sous le soleil du Midi (prendre garde que les sangliers ne viennent trifouiller la nuit). Construire sa propre cabane, partir à la pêche, cueillir les champignons… sont autant d’activités épanouissantes. Mais se lever à quatre heures du matin, supporter la sale gueule de son chef d’équipe, effectuer un job stupide et épuisant, le tout en risquant un bras et pour un salaire minable permettant tout juste de rembourser les agios à sa banque, je vous le demande, est-ce une vie?

C’est toujours pareil. Les premiers jours, j’arrive comme un touriste, je fais connaissance avec tout le monde, on me montre comment ça marche. « Une nouvelle aventure commence! » me dis-je (saison 8, épisode 5). Je suis enthousiaste et plein d’espoir pour l’avenir. Les collègues m’offrent une cigarette, me demandent d’où je viens, puis arrivent les premières vannes sur mes origines corses… « Le boulot c’est le seul arbre qui pousse pas en Corse », « Le bois corse c’est le seul qui travaille pas », hahaha… J’essaie de sourire, de répondre, d’agiter les bras, mais je m’aperçois vite que quelque chose cloche: je suis entouré de beaufs qui ne savent pas aligner deux phrases sans commettre une faute ni débattre d’un sujet plus élevé que le prochain match de la Ligue des Champions. Désagréable sensation de retourner au collège – une des pires périodes de ma vie.

« Santini! », ça y est, je suis repéré. « Tu te promènes? Va plutôt aider les autres à décharger la merde. » On me surveille, on me jauge, on évalue mes capacités de travail et d’intégration. Les réflexions faites à mon égard commencent à me stresser, je perds mes moyens, le job me mine peu à peu la cervelle, j’y vais à reculons, tête baissée… Mère, pourquoi m’as-tu inscrit à ces cours de danse classique quand j’étais petit! Ne vois-tu pas maintenant comme je suis sensible, par ta faute! J’aurais dû continuer, c’est sûr. Entouré de mômes caoutchouc plutôt que de brutes épaisses . Mais on ne peut pas revenir en arrière.

En général, je craque le premier. Je n’ai jamais réussi à me faire virer. Parfois même les collègues semblent surpris de mon départ.

– Qu’est-ce qu’il est devenu?

– Je crois qu’il fait ambulancier.

– Non, il est rentré au pays. Batifoler dans le maquis.

Tu parles. Le solde tout compte, grosso merdo. E basta. T’as trois semaines pour te retrouver un job pourri. Avec d’autres connards. Qui sont là depuis des années. Qui veulent pas de toi. Parce que t’es pas du même milieu. Parce que tu fumes pas de shit, parce que t’aimes pas le sport, parce que tu parles pas comme eux, que sais-je…Quant à ma dernière expérience dans le monde merveilleux de Générale Décors, je crois que je ne manquerai à personne. « Ton histoire, ça va pas durer longtemps », remarque ô combien visionnaire de mon chef d’équipe Karim (à qui je dois ma haine du groupe 113)! Moi qui espérais obtenir le statut d’intermittent et me barrer au soleil…

A travers toutes ces expériences professionnelles (je suis expert en rédaction de lettres de motivation), j’ai quand même appris énormément sur l’Être Humain et la Société. C’est le côté positif. Maintenant, je sais que quand on a été éduqué comme une poule mouillée, parmi les singes bien dressés, il faut rester dans la basse-cour. Rien ne sert de vouloir jouer les Jack London avec sa bite et son couteau. Eux, ils ont les mains. Toi tu as un cerveau, capisce?  Enfin, ce qu’il en reste.

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De la difficulté d’ouvrir un livre.

Lire un bouquin, c’est en quelque sorte un combat que je livre contre moi-même, contre ma flemme, contre mon désintéressement général. La télévision est meilleure pour ça : pas besoin d’être courageux. Souvenez-vous de l’air résigné de votre mère, épuisée par son double labeur d’institutrice et de cuisinière à domicile, capitulant devant votre père incapable, jadis cadre dynamique, irrémédiablement affalé sur le canapé: « Chéri, qu’y a t-il de potable à la télé ce soir? » – symptomatique du couple qui ne jouit plus beaucoup. Et vous, enfant angoissé plein de vie, qui crevez d’envie de vous blottir contre vos géniteurs jusqu’au petit matin, et qui vous entendez répondre : « Mon poussin, tu as école demain. D’accord pour le premier épisode, mais après, au lit. » Génial! Je vais pouvoir mater la 7ème saison d’X-Files, avec son lot de bonshommes-verts, d’agents secrets et de chatte rousse en tailleur réglementaire.

Non, lire c’est autre chose. Je n’y arrive pas. Sur dix bouquins que j’emprunte à la bibliothèque – acte d’une grande bizarrerie pour une part non négligeable de la population française, je parviens difficilement à venir à bout d’un seul. Celui-là, je ne l’achève que petit à petit, ses lettres d’imprimerie me piquent les yeux, me brisent la nuque, c’est une lutte acharnée qui peut durer trois à six semaines, pour un livre de deux cent cinquante pages environ. Je l’emmène aux chiottes et me retiens de lui tirer la chasse dessus, tant la longueur de certaines phrases m’exaspère. Je me le trimballe dans le métropolitain, mais suis étourdi par le va-et-vient des passantes stringuées (du verbe stringuer: mettre un string), au point d’oublier un personnage d’un paragraphe à l’autre. Les livres gagnent contre moi à l’usure.

Dans cette ville où tout est là pour nous distraire – foule, affiches, sons, discussions, lingerie, nichons, fesses, bosses – il est difficile de s’accorder au ralentissement de la lecture. Vivre avec un livre, c’est un peu comme se changer en vache. On broute les mots, gentiment, nonchalamment, on devient végétarien, au lieu de croquer la vie à pleines dents, comme une bête féroce. On remue la queue de temps en temps, on s’impatiente dans son lit, on se dit qu’il serait bon de se foutre un thermomètre dans le cul ou de se lever définitivement.

Mais voilà. Il faut bien entretenir son imaginaire, faire travailler sa matière grise, méditer un tant soit peu… Le cerveau se met donc en branle, prend de la vitesse, s’adapte au rythme de l’écrivain qui nous impose sa croisière – alors mieux vaut que celui-ci nous fasse bander directement, parce qu’on a pas de temps à perdre. La formation doit être de courte durée. Si le lecteur n’est pas à la hauteur, que l’éditeur le prévienne de suite, avec un indicateur du degré de difficulté, pourquoi pas, comme cela existe pour les méthodes de langue. Combien de fois ai-je été anéanti par un contenu incompréhensible, après un effort surhumain de plusieurs chapitres? Prenons Le Festin Nu de William Burroughs, par exemple. Ne faut-il pas déconseiller toute personne qui ne serait pas un ex-soixante-huitard shooté à l’héroïne de parcourir cette énigme dénuée de sens? J’ai perdu soixante pages de ma vie… A contrario, un bon petit L.A. Confidential de James Ellroy, avec ses ripoux, ses politiques véreux et ses putes battues, se rapproche plus de la réalité, non? La plume réaliste tranchée au couteau, plutôt que le délire indéchiffrable d’un camé de Saint-Anne sur-diplômé. Chacun son goût.

Non, vraiment, lire, c’est important. J’en suis d’autant plus convaincu depuis que j’ai observé des jeunes de té-ci interrogés à propos du clash entre Booba et Rohff. Ces deux rappeurs ont bien saisi le pouvoir des mots. Grâce à leurs textes d’une rare sagacité, déclamés dans un novlangue appauvri mais élégamment accentué, ils se disputent maintenant le haut du pavé, juste en-dessous de François Hollande. Inutile de préciser que Rohff représente désormais l’interlocuteur privilégié des jeunes voyous en cas de nouvelles émeutes, loin devant Valérie Fourneyron.

Chers lecteurs, imitez ces deux chanteurs, parcourez le Coran, sniffez tout ce qui vous tombe sous le nez, entretenez cet imaginaire paradoxal et décadent qui constitue notre mémoire collective. Bientôt, lorsque le français ne sera plus qu’une langue morte, nous pourrons comparer fièrement ces artistes à Rimbaud et Verlaine.

Confessions Chapitre 3 – Mon discours chez les Branleurs Anonymes.

Voici un nouvel extrait du manuscrit du fiancé de Mademoiselle … , retranscrivant une partie de son discours prononcé lors de sa participation à une réunion de l’association des « Branleurs Anonymes ».

« […] Dans le cadre de son programme de lutte contre l’inactivité, la Présidente a fait adopter au Parlement, comme vous le savez, une loi visant à éradiquer l’onanisme, pratique qui touche une majorité des chômeurs de longue durée de sexe masculin. Son père, Jean-Marie Le Pen, avait déjà alerté l’opinion publique après la généralisation des abonnements Internet haut débit : « La démocratisation de la pornographie engendre peu à peu une génération de pédérastes, incapable de se défendre en cas d’invasion musulmane ». Un jour donc, lors de mon rendez-vous mensuel au Pôle Emploi, ma conseillère m’a envoyé en cure obligatoire de DÉSINTOXICATION.

Puisque vous êtes aujourd’hui ici, je dois vous le dire, la masturbation est une pratique qui crée plus de dépendance que bien des drogues et neutralise la volonté des plus téméraires. Si j’ai mis deux ans à trouver du travail, je m’en rends compte maintenant, c’est que je perdais mon temps à regarder des prostituées sur Internet, que l’on nomme honteusement « actrices », se faire pénétrer par d’énormes pénis, éjaculant ainsi inutilement et me vidant de toute l’énergie nécessaire à mon insertion professionnelle. Le branleur est un parasite pour la société. Je tiens à remercier la Présidente d’avoir su dire la vérité aux Français, dans la dignité et le respect des personnes touchées par ce MAL.

Afin de vous convaincre du bien-fondé de la réforme de Madame Le Pen, voici un cliché de mon visage pris avant la cure :

Et maintenant une photographie prise après la cure :

Merde ! le projo déconne, ce n’est pas la photo que je voulais vous montrer. Passons…

Je ne vous raconterai pas comment s’est déroulée cette cure, car je suis tenu par le Secret Défense, sous peine de castration chimique, mais je peux vous assurer une chose, c’est que vous sortirez totalement GUÉRIS au terme de votre séjour au Brésil sur la plage de Copacabana… »

Fin du 3ème chapitre.

Confessions chapitre 2 – Ma relation sexuelle avec une prostituée

« Pour tout t’avouer, je suis déjà allé aux Putes. Rien d’original, et pourtant quel événement marquant dans la vie d’un homme! Laisse-moi te raconter. Ça remonte à il y a environ cinq ans. Je traînais beaucoup dans un bouge rue Saint-Denis, cherchant dans ce lieu l’ivresse et la passion d’une femme qui, évidemment, n’est jamais venue. J’étais tellement habitué à l’ambiance glauque de cette rue que les négresses qui m’attrapaient par le bras et me proposaient l’amour ne dérangeaient plus ma conscience. J’étais curieux et allais exprès à leur rencontre, sans jamais oser les suivre.

Une nuit en sortant du bar, titubant plus que d’habitude et particulièrement désespéré, j’en trouvai une qui se vendit pour cinquante euros. Je la suivis dans l’entrée d’un immeuble sombre et moite, et nous montâmes les escaliers jusqu’à un certain étage. A mon souvenir, à chaque palier nous croisions un couple illégitime en action. Quand nous arrivâmes au bon palier, je lui tendis le billet, alors elle commença son numéro. Elle baissa mon pantalon et mon caleçon, enfila une capote sur ma verge tendue – surprenant vu mon état, la peau noire de son corps devait me stimuler. Elle me suça maladroitement pendant un moment, me félicitant pour la qualité de mes attributs, puis elle se retourna pour que je la prenne en levrette. J’aimais bien ses fesses, mais son vagin était trop sec, et son piètre talent de comédienne m’exaspérait. Je lui proposai alors de l’enculer, mais elle exigea pour cela cinquante euros de plus. Je lui tendis mon dernier billet tout en lui demandant, ivre curieux, sa nationalité. A ce moment je m’aperçus que je ne bandais plus, alors je me suis rhabillé tandis qu’elle me proposait son numéro de téléphone, et je suis sorti de l’immeuble les poches vides, raillé par les passants au fait des coutumes pittoresques de ce quartier. Que représentent cent euros dans la vie d’un homme?

Rassure-toi, depuis je ne suis jamais retourné aux Putes. Je suis rentré chez moi au petit matin je ne sais comment, et j’ai passé toute la journée au lit à écouter des chansons poétiques, accompagné de ma gueule de bois faramineuse. C’était le temps où je croyais transcender mon existence pitoyable en commettant des actes avilissants. »

Fin du 2ème chapitre.

Confessions d’un jeune pervers anonyme

Il m’est parvenu récemment un manuscrit tout à fait surprenant de la part d’une certaine Mademoiselle … , qui n’a pas souhaité dévoiler son nom au lecteur, étant donné les conséquences néfastes que sa diffusion pourraient engendrer. Il s’agit d’une longue lettre rédigée par son fiancé, visiblement tourmenté par les turpitudes de son existence. J’ai décidé de la diffuser en plusieurs chapitres. En voici le contenu :

« Chère … , je t’aime, et c’est pourquoi je t’écris cette lettre : pour que tu saches tous les actes ignominieux que j’ai pu commettre, ainsi que toutes les pensées qui habitent mon âme pervertie par les vicissitudes de notre époque ; pour qu’enfin tu acceptes de me pardonner et de finir ta vie avec la bête qui se livre entièrement à toi. »

Chapitre 1 – La masturbation sur Internet

« Après avoir pris mon petit-déjeuner, être allé à la selle, la première chose que j’entreprends pour démarrer la journée est de me masturber : j’étends ma serviette de bain sur le canapé (mesure d’hygiène), je découpe une feuille de sopalin, je baisse mon pantalon et mon caleçon, je pose mon derrière sur la serviette, j’ouvre une fenêtre Internet Explorer sur l’ordinateur (non pas l’habituel Mozilla, car je dois pouvoir supprimer l’historique de navigation sans éveiller tes soupçons), et je me connecte sur le site XNXX.com.

XNXX.com, j’espère que tu ne le sais pas (sinon tu dois répondre à cette lettre), est une gigantesque banque de vidéos porno en libre lecture, la plus grande que je connaisse. La page d’accueil présente les images (dynamiques) alléchantes des dernières nouveautés. Les vidéos sont classées en une multitude de catégories, dans lesquelles chaque visiteur peut trouver son bonheur en fonction de ses fantasmes et de sa personnalité. On peut en citer quelques unes, par exemple, assez classiques : Deepthroat, Gangbang, Female ejaculation ; d’autres, qui te paraîtront un peu originales : Shemale, Pregnant, Dwarf … Comme tu n’es pas une spécialiste en anglais, n’hésite pas à me demander les explications des termes que tu ne comprends pas.

En ce qui me concerne, comme je cherche à atteindre l’orgasme le plus rapidement possible, et que je suis quelqu’un de très conventionnel, en général je ne me casse pas la tête : je fonce vers la catégorie Best of, vue et revue, sinon Sexy girls, ou encore Stockings, ayant tu le sais un faible pour le nylon. Je dois cependant t’avouer un penchant supplémentaire pour la catégorie Big cock, de par mon attrait pour le gigantisme et la démesure.

La taille est devenue un problème majeur pour l’homme contemporain. Remercions Dieu de m’avoir doté d’un pénis droit, long et large, ainsi que de deux grosses couilles bien rondes ! Je peux parader fièrement devant toi qui ne sais même pas, dans ton innocence de jeune femme incapable de comparer, que la nature m’a plutôt gâté. Cela ne t’empêche pas de me susurrer à l’oreille « J’aime quand t’es au fond de moi… » pendant notre acte amoureux. Je vais certainement rater ma vie dont tu seras la douce compensation, mais au moins j’ai une grosse queue, ça tu peux en être fière.

XNXX.com est une drogue quotidienne de laquelle je ne parviens pas à m’extraire. On y voit de si belles femmes, bien plus jolies que toi, si finement déshabillées, que je ne crois pas pouvoir me débarrasser un jour de cette manie, même si tu commençais un régime drastique et que ton budget lingerie s’alourdissait. Me pardonneras-tu cette infidélité, mon amour ? C’est toujours moins réel que d’aller voir les putes, non ? Et ça n’influera en rien notre niveau de vie, car XNXX.com est gratuit. Peut-être prendras tu aussi goût à ce site, qui sait, et que nous pourrons le visiter ensemble, alimentant ainsi notre vie sexuelle. »

Fin du 1er chapitre.

Burn out au Jour de l’an

Que la fête commence !

365 jours de rétention de haine et de mépris concentrés en une soirée. Aux douze coups de minuit, j’explose en même temps que les bouchons de champagne. Pop pop pop… Le liège s’envole accompagné des cris de joie. Les coupes se remplissent une à une, tout le monde s’ébaubit dans l’allégresse de ce moment sacré.

Ce rituel de fêter la nouvelle année commençant agit sur moi comme un catalyseur de mauvaises pensées, toutes les saisons d’ennui chronique, de dégoût social et de rage assassine me reviennent en flashback. Elles veulent sortir groupées, en flot continu de pus mental. La catharsis va être terrible. Arès et Golgothe m’encouragent en continuant de me convaincre.

C’est la panique, je sens que cette fois je n’arriverai pas à diluer cette pulsion dans l’alcool. Au contraire, le poison est un véritable dopant à ma colère. Au milieu des « bonne année« , « bonne santé« , je hurle tel un possédé. Les bras m’en tombent, la flûte de champ’ décolle pour exploser au plafond. Une pluie de verre s’abat sur les visages hébétés de l’assistance médusée. Certains n’ont pas encore bien compris la situation, à moitié saouls dans le brouhaha , ils continuent à se papouiller comme des cons. Les plus proches de moi restent figés et me regardent éructer comme un damné sans croix. « Eh mec, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu te sens pas bien ? « , hasarde, empathique, l’un d’eux. « Si ça ne va pas … SI CA NE VA PAS ? », vocifère-je plein de vie.

Rouge soleil, j’ai les yeux aux bords des orbites et les veines gonflées à bloc. Une véritable bête s’éveille en moi. La transformation a eu lieu en quelques secondes. Je commence à attraper tout ce qui me tombe sous la main : des verres chopés sur les meubles balancés à l’aveugle, une chaise  à ma portée que je shoote d’un coup. J’empoigne la nappe de la table bien dressée, prêt à tout faire valdinguer d’un retrait direct. La muleta est tenue par le taureau. Plein d’euphorie, je la fais tournoyer dans tous les sens comme lasso et j’en viens presque à m’amuser en Zorro éclaté. Les assiettes voltigent et se fracassent sur la parquet, les cailles farcies de foie gras dégustent dans le bordeaux des verres brisés.

Les picadors pochards ne tardent pas à réagir. Ils m’agrippent pour me stopper dans mon élan destructeur. Ça dégénère en baston brouillonne. Les coups partent mais n’arrivent pas. L’étau se resserre mais je résiste. Sans conscience de la douleur, les veines pleines d’adrénaline, ça fuse dans les tubes pleine balle, une vraie machine de guerre en branle.

Ne voulaient-ils pas une soirée « pas comme les autres » ? Un « truc spécial » pour marquer le coup ? Fêter grandement l’entrée en 2012, la dernière année de l’humanité, l’année Maya ? Un cas, ils en ont un beau et ne savent pas en profiter. Faut croire qu’ils n’aiment pas l’improvisation…

En tenaille dans une myriade de bras solides, je me débats en vain, noyade au cœur d’une baïne. J’ai beau y mettre toutes mes forces, je ne sors pas de l’étreinte. Aucune de leurs paroles n’arrivent à mon cerveau, je n’écoute plus que le vilain génie déchu. Tout péter, tout péter, tout péter. Satan m’attend sur son divan.

Suis-je donc le seul à vouloir tout flinguer dans ce monde bordélique? Ma lucidité a foutu le camp depuis longtemps. Je sais ma névrose au paroxysme de sa mauvaise foi. En plein dogme suicidaire, ma chute entrainera tout le monde. Mes pensées au mixeur dégorgent du jus dégueulasse de mes désillusions.

Au climax de mon délire, je m’évanouis. Le burn out accouche enfin de sa gestation morbide. Mon corps se relâche après ce coït manqué.

Au réveil, je suis amer, goût du poivrot dans la bouche et lèvres fendues. Je suis encore rageur. La honte se diffuse en moi comme la sève d’un chêne centenaire. Les nerfs à vif, je me contiens. L’incompréhension se lit sur les figures compatissantes de mes proches. Je devine leurs pensées : « Mais pourquoi a-t-il pété un plomb ? Que lui arrive-t-il ?  »

Je n’en ai aucune idée. Plus rien n’a de sens.

L’année commence.

Permis de traire ou les vaches à lait de la conduite

Quand on pense qu’il y a dix ans ça durait vingt minutes, coûtait deux fois moins cher … Quand on pense qu’il y a 30 ans on te le filait comme ça, tu pouvais quasiment le passer bourré. La belle époque.

Aujourd’hui c’est 35 minutes, 2000 euros de moyenne pour 30h, 80% d’échec au premier passage sur la Capitale. L’examen le plus difficile de France ! Chaud !

Évidemment, plus c’est dur plus j’y vais confiant, homme de défis, homme mégalo, héros sans victoire … Je me suis bien ramassé, grosse performance devant l’Éternel, entre la pensée magique et l’inconscience.

Récit.

Je sors de la voiture mal assuré, les jambes flageolantes, l’air hagard. Je viens de me faire congédier d’un « Au revoir Monsieur » sec et sans familiarité. Échec au permis, rendez-vous à la prochaine tentative. Putain !

Je me sentais pourtant prêt, à l’aise en voiture, trente heures de cours, un instructeur confiant, moi aussi, la réussite au bout du virage. Quelle illusion ! Dès mon installation j’ai senti que ça serait pas de la tarte. Dépressurisation à froid. De l’ambiance « cool » des leçons au sérieux de l’examen. Mon inspecteur maghrébin ne rigole pas, professionnel à la limite de l’abus de position dominante. Je déglutie ma repentance. Il ne me facilite pas la tâche avec son ton de juge, ses sentences me mitraillent le cervelet… A peine la ceinture bouclée que j’entends le couperet tomber. C’est parti pour trente minutes de pur délire. On the road baby love !

Au départ j’assure tout : contrôles, trajectoires, respect du code, clignotants, tout est parfait. C’est même trop facile. Pour justifier sa paie, mon fonctionnaire lâche de la remarque « Contrôlez votre allure« , « Recentrez-vous« , et le silence. Ce silence de plomb encore dans la carabine. Tu sens déjà la balle te siffler près des tympans. Tu ne le sais pas encore mais son viseur pointe sur ton front. A la moindre faute c’est l’estocade, il ne te loupera pas. Un gros gâteau est à se partager à la fin. Miam le flippé !

La redondance de ses remarques me déstabilise, je vérifie tout, je ne comprends pas bien où il veut en venir. Je suis certes en sous-régime mais j’assure, 80 km/h en quatrième la Clio tracte comme une bête de somme en colline mais elle avance. Le savoir-faire français peut bien se la donner un peu, y’a pas mort d’homme. Pas encore …

A force de redite je succombe sous le harcèlement, je décide de la jouer sportive, je passe et repasse les vitesses, reprises et pied au plancher. Tu veux de l’allure tu vas en avoir. Et là, je me précipite, j’appuie mal sur l’embrayage, la quatrième accroche (la plus facile en plus !), la boîte de vitesse crie comme une truie à l’abattoir, c’est la panique. En plein milieu de la trois voies je suis en roues libres, les secondes durent sans que je ne parvienne à remettre cette putain de vitesse, mon pied se fige au dessus de la pédale. Le con ! 1 … 2… 3… « Mais passez la vitesse ! » s’écrie l’inspecteur. Il attrape d’un coup le levier pour le faire et sans réfléchir je lâche le volant dans la foulée, « Ah putain c’est bon là, j’aurai pas le permis c’est sûr« . « Mais reprenez le volant Monsieur que faites vous? », s’alarme mon copilote d’un instant, « Mettez les warning, appuyez sur l’accélérateur« . En moins de cinq secondes la situation est rétablie. J’enchaîne le reste sans encombre. Une boule se forme dans ma gorge. J’ai envie d’exploser. Comment ai-je fait pour me louper de la sorte putain !? Sacrée pression de merde. Tout va si vite à vive allure. Je comprends mieux les accidents d’un coup. Ma confiance se liquéfie, j’ai les fesses molles et les mains moites. J’ai presque envie de pleurer de rage et de honte mêlée.

           Quand je pense aux contraintes que je me suis infligé pour me chier dessus comme ça : 15 cours de 7 à 9h sur Paris 2 à 3 fois par semaine, et surtout 2000 euros pour 30h ! J’ai envie de tout péter ! De penser au discours lénifiants des bonimenteurs de l’auto-école décuple ma colère. Ces cons vont me faire casquer pire qu’un huissier. Je vais devoir rallonger au moins 500€. Les boules !

De retour chez moi la mauvaise foi reprend le dessus, ce n’est pas de ma faute cet échec, je vais faire annuler cet examen. Google direct « contestation d’examen permis de conduire« . Les réponses abondent. Ça me rassure, nous sommes nombreux, une fois de plus la solidarité virtuelle agit. Des tonnes de forums de plaintes sur des abus d’inspecteur ; des avocats spécialisés dans la contestation ; des auto-écoles bradant les prix …

Je tombe sur les chiffres du permis de conduire en France et reste stupéfait : 2 milliards de chiffre d’affaire, 2000€ en moyenne pour l’avoir, 55% d’échec sur le territoire, le pays le plus sévère d’Europe et même pas le mieux classé sur la sécurité routière ! Cet alibi est la machine à traire des vaches à lait que sont les candidats.

J’hallucine.

Je m’imagine déjà traîner tout cette clique d’arnaqueurs derrière ma caisse, enchaînant dos-d’âne et virages serrés pour leur faire payer ces conneries de bouffeurs d’économies.

Au final je me fais une raison.

Retour à la réalité, sors ton chéquier.