De la difficulté d’ouvrir un livre.

Lire un bouquin, c’est en quelque sorte un combat que je livre contre moi-même, contre ma flemme, contre mon désintéressement général. La télévision est meilleure pour ça : pas besoin d’être courageux. Souvenez-vous de l’air résigné de votre mère, épuisée par son double labeur d’institutrice et de cuisinière à domicile, capitulant devant votre père incapable, jadis cadre dynamique, irrémédiablement affalé sur le canapé: « Chéri, qu’y a t-il de potable à la télé ce soir? » – symptomatique du couple qui ne jouit plus beaucoup. Et vous, enfant angoissé plein de vie, qui crevez d’envie de vous blottir contre vos géniteurs jusqu’au petit matin, et qui vous entendez répondre : « Mon poussin, tu as école demain. D’accord pour le premier épisode, mais après, au lit. » Génial! Je vais pouvoir mater la 7ème saison d’X-Files, avec son lot de bonshommes-verts, d’agents secrets et de chatte rousse en tailleur réglementaire.

Non, lire c’est autre chose. Je n’y arrive pas. Sur dix bouquins que j’emprunte à la bibliothèque – acte d’une grande bizarrerie pour une part non négligeable de la population française, je parviens difficilement à venir à bout d’un seul. Celui-là, je ne l’achève que petit à petit, ses lettres d’imprimerie me piquent les yeux, me brisent la nuque, c’est une lutte acharnée qui peut durer trois à six semaines, pour un livre de deux cent cinquante pages environ. Je l’emmène aux chiottes et me retiens de lui tirer la chasse dessus, tant la longueur de certaines phrases m’exaspère. Je me le trimballe dans le métropolitain, mais suis étourdi par le va-et-vient des passantes stringuées (du verbe stringuer: mettre un string), au point d’oublier un personnage d’un paragraphe à l’autre. Les livres gagnent contre moi à l’usure.

Dans cette ville où tout est là pour nous distraire – foule, affiches, sons, discussions, lingerie, nichons, fesses, bosses – il est difficile de s’accorder au ralentissement de la lecture. Vivre avec un livre, c’est un peu comme se changer en vache. On broute les mots, gentiment, nonchalamment, on devient végétarien, au lieu de croquer la vie à pleines dents, comme une bête féroce. On remue la queue de temps en temps, on s’impatiente dans son lit, on se dit qu’il serait bon de se foutre un thermomètre dans le cul ou de se lever définitivement.

Mais voilà. Il faut bien entretenir son imaginaire, faire travailler sa matière grise, méditer un tant soit peu… Le cerveau se met donc en branle, prend de la vitesse, s’adapte au rythme de l’écrivain qui nous impose sa croisière – alors mieux vaut que celui-ci nous fasse bander directement, parce qu’on a pas de temps à perdre. La formation doit être de courte durée. Si le lecteur n’est pas à la hauteur, que l’éditeur le prévienne de suite, avec un indicateur du degré de difficulté, pourquoi pas, comme cela existe pour les méthodes de langue. Combien de fois ai-je été anéanti par un contenu incompréhensible, après un effort surhumain de plusieurs chapitres? Prenons Le Festin Nu de William Burroughs, par exemple. Ne faut-il pas déconseiller toute personne qui ne serait pas un ex-soixante-huitard shooté à l’héroïne de parcourir cette énigme dénuée de sens? J’ai perdu soixante pages de ma vie… A contrario, un bon petit L.A. Confidential de James Ellroy, avec ses ripoux, ses politiques véreux et ses putes battues, se rapproche plus de la réalité, non? La plume réaliste tranchée au couteau, plutôt que le délire indéchiffrable d’un camé de Saint-Anne sur-diplômé. Chacun son goût.

Non, vraiment, lire, c’est important. J’en suis d’autant plus convaincu depuis que j’ai observé des jeunes de té-ci interrogés à propos du clash entre Booba et Rohff. Ces deux rappeurs ont bien saisi le pouvoir des mots. Grâce à leurs textes d’une rare sagacité, déclamés dans un novlangue appauvri mais élégamment accentué, ils se disputent maintenant le haut du pavé, juste en-dessous de François Hollande. Inutile de préciser que Rohff représente désormais l’interlocuteur privilégié des jeunes voyous en cas de nouvelles émeutes, loin devant Valérie Fourneyron.

Chers lecteurs, imitez ces deux chanteurs, parcourez le Coran, sniffez tout ce qui vous tombe sous le nez, entretenez cet imaginaire paradoxal et décadent qui constitue notre mémoire collective. Bientôt, lorsque le français ne sera plus qu’une langue morte, nous pourrons comparer fièrement ces artistes à Rimbaud et Verlaine.

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5 réflexions au sujet de « De la difficulté d’ouvrir un livre. »

  1. tu peux tout simplement te mettre à la littérature érotique, ou à Marc Lévy.
    Rohff a eu cette sublime réplique dans une de ses tracks « Je t’encule par les cheveux ». J’en cherche toujours la signification et cela mériterait bien une enquête de sens….

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